La historia de ETA contada por Le Monde

April 3, 2006

Historia de ETA contada por Le Monde


Le Monde:

 

Aux sources de l'ETA

Article paru dans l'édition du 11.07.99

Il y a quarante ans naissait dans la clandestinité un nouveau mouvement indépendantiste basque, après plusieurs années de maturation. L'un de ses fondateurs, étudiant à l'époque comme ses camarades, dénonce les dérives de l'organisation et se félicite de la trêve actuelle

PARLER de la création de l'ETA, c'est d'abord détruire un mythe : nous n'avons certainement pas décidé, comme certains le racontent, de faire coïncider la naissance de notre mouvement patriotique basque, indépendantiste et non confessionnel, avec la fête de saint Ignace de Loyola, le fondateur de la Compagnie de Jésus, le 31 juillet 1959 ! Finissons- en avec cette mystique symbolique. En fait, ETA, Euskadi ta Askatasuna, qui signifie "Pays basque et liberté", était en gestation au début des années 50 et s'est créée entre novembre 1958 et janvier 1959, sans même porter de nom. » Dans la quiétude de son cabinet d'avocat à Bilbao, où il évoque aujourd'hui ce qui n'est plus qu'un brûlant souvenir de jeunesse, Julen de Madariaga, l'un des principaux fondateurs de l'ETA, est formel. Comme l'est cet autre fondateur de l'ETA, rencontré à Saint-Sébastien, le professeur et écrivain basque, José Luis Alvarez Enparanza, dit « Txillardegi », du nom de l'endroit où son grand-père construisit la maison familiale : « L'ETA, nous confirmera-t-il, fruit d'un long processus, ne s'est pas créée en un jour, même si la carte annonçant sa naissance au gouvernement basque en exil à Paris – et c'est moi qui l'ai rédigée -, était datée du 31 juillet. Nous aurions aussi bien pu l'envoyer n'importe quel jour. L'ETA n'a pas d'anniversaire. »

Alors revenons au commencement. A ces années 50, les plus opaques de la dictature franquiste. « Nous étions quelques-uns à nous retrouver ensemble à Bilbao, durant l'année scolaire 1952-1953, rien de formel, seul nous unissait le sentiment diffus de vivre avec une chape de plomb sur la tête, se souvient Julen de Madariaga. Du monde extérieur, rien ne venait jusqu'à nous, parfois un exemplaire d'un journal étranger nous faisait apercevoir une autre réalité. Ici, tout était censuré. Mais nous étions jeunes, souvent fils de nationalistes, certains avaient vingt ans, ils étaient en droit, comme moi ; dans des écoles d'ingénieurs, comme Txillardegi. Nous sentions le besoin de retrouver cette appartenance au monde entier qui nous était interdite et de chercher nos racines, cette " identité basque" dont on voyait bien qu'elle était écrasée. »

L'euskera, cette langue basque qu'ils veulent sauver de l'oubli, aucun ou presque ne le parle, ils vont l'apprendre, se servant mutuellement de professeur. Fouillant dans les archives familiales, achetant sous le manteau livres et brochures interdites, ils vont étudier leur histoire, de préférence « celle du royaume de Navarre, où tout le Pays basque, des deux côtés de la frontière, était réuni ». Les réunions secrètes se succèdent. Les parents de Julen de Madariaga s'étonnent de voir tant de jeunes monter chez eux, au cinquième étage : « Au début, nos rencontres étaient culturelles, littéraires, dit-il, peut-être jouait-on à se faire peur, sans formation politique, simplement nous avions l'impression romantique d'être les derniers bisons, comme au temps de Buffalo Bill, nous devions lutter pour notre survie. »

Un soir de printemps 1953, chez José Mari Benito del Valle, rue Elkano à Bilbao, Julen de Madariaga, José Manu Agirre, Alfontso Irigoyen et Txillardegi discutent autour d'un verre de vin. « Un de nous, je ne sais plus qui, raconte Txillardegi, avait apporté à la réunion un exemplaire de la revue Gudari que l'armée basque publiait pendant la guerre. Sa couverture représentait une Ikurrina, le drapeau basque alors interdit. Il l'a posée sur la table, on s'est tous levés et nous avons fait le serment de maintenir le secret et de nous vouer à cette cause sacrée qu'est la libération de notre culture et de notre territoire. » Un groupe sans nom s'est créé, il se veut actif, « différent », et même si certains sont catholiques, se dit non confessionnel au moment où il n'est pas imaginable, dans un Pays basque nourri de l'ancienne lutte traditionaliste carliste, qu'un bon nationaliste ne soit pas catholique.

Avec les moyens du bord, il édite des journaux intermittents, cinq feuilles avec des calques, Zutik (Debout) et Ekin (En marche). On ne les appellera plus que « les gens d'Ekin ». Ils vont bientôt s'organiser, multipliant conférences historiques et culturelles. Ensemble, surtout, ils réfléchissent : comment apporter leur contribution au nationalisme ? Ils étudient les mouvements de lutte algérien, irlandais, israélien. Un débat s'instaure. « Beaucoup étaient croyants et préféraient la désobéissance civile et les grèves de la faim, façon Gandhi, comme moyen d'action », dit encore Julen de Madariaga. Et Txillardegi ajoute : « L'ennui, c'est que nous avons vite compris que le franquisme n'était pas l'administration britannique. »

Et puis l'été arrive. Franco, coup sur coup, signe en août un concordat avec le Vatican et en septembre un traité militaire avec les Américains. Les jeunes d'Ekin comprennent que la dictature est définitivement tolérée à l'étranger et que le gouvernement basque en exil ne parviendra plus à rien. C'est le moment où le Parti nationaliste basque (PNV), qui occupe le devant de la scène depuis 1895, auréolé de sa vieille gloire, s'engourdit aux yeux d'Ekin qui le juge immobiliste, sans avenir. « Et pourtant, se souvient Txillardegi, ce n'est pas vrai que nous sommes nés parce que nous étions à la gauche du PNV. Nous voulions surtout une unité nationaliste, car nous pensions que les divisions politiques étaient un luxe pour pays libres. »

Cest le moment où Ekin, avec sa petite centaine de militants, approche le PNV. Le courant passe mal. D'innombrables tractations auront lieu. En 1956, un accord est trouvé avec le PNV de Guipuzcoa, en 1957 avec celui de Biscaye. Une fusion se décide avec Eusko Gastedi (EG), le mouvement de jeunesse du PNV, qu'il s'agit de « revivifier », mais à un prix : Ekin doit littéralement se dissoudre dans EG. Pas pour longtemps. Les jeunes venus d'Ekin se cabrent, acceptent mal le contrôle du PNV qui veut relire tous leurs écrits. De plus ils piaffent, jouent les têtes brûlées, imaginent des actions avec graffitis indépendantistes sur les murs, lâcher de tracts et de drapeaux basques, ce qui à l'époque pouvait valoir des années de prison.

Le climat se gâte : « Le chef du PNV, Juan Ajuriagerra, avait dit Ekin, il faut l'écraser, ensuite nous repêcherons, un à un, ceux qui nous seront nécessaires », se souvient Julen de Madariaga. Et puis, au printemps 1958, Benito del Valle est expulsé de EG. Toute la direction de Ekin le suit. Fin avril, une tentative de conciliation, par l'intermédiaire du président basque, en exil, José Antonio Aguirre, ne donne aucun résultat. On leur conseille de s'excuser auprès du PNV. « Le 13 mai 1958, dit Julen de Madariaga, j'ai reçu en réponse à notre lettre d'excuses, une fin de non-recevoir, la rupture était consommée. »

A la fin de l'année naîtra l'ETA. Son nom sera le fruit d'une rencontre à Deba, dans une maison amie, de ses trois principaux fondateurs : Madariaga, Benito del Valle et Txillardegi. C'est à ce dernier que revient la tâche de trouver un nom en euskera. N'est-il pas le linguiste du groupe ? « J'ai d'abord proposé, se souvient-il, Aberria ta Askatasuna, ATA, soit Patrie et liberté, mais nous avons renoncé car, en biscayen, ATA est trop proche de "ahatea", qui signifie "canard" ! Alors j'ai proposé ETA, Euskadi ta Askatasuna, Pays basque et liberté. » Et plus ému et emphatique que les autres, Julen de Madariaga lancera : « Bientôt vous verrez, ce sigle, ETA, sera plus fameux que l'EOKA ! », faisant allusion au groupe armé du colonel Grivas à Chypre, qui faisait alors la une des journaux. « En fait, dit-il aujourd'hui, j'avais lancé cela un peu par bravade, nous étions si jeunes, si dépourvus de tout, je n' aurais jamais cru au destin de l'ETA. »

Et pourtant, l'ETA, fille d'Ekin, dont elle adopte la division en cinq sections d'action, la structure pyramidale et la direction secrète, a beaucoup appris, passant du culturel au politique, puis à l'action. La répression est immédiate : exils et arrestations brutales se succèdent. Trois cent trente-neuf curés basques écriront même une carte collective à leurs évêques, dénonçant la situation au Pays basque. A la première assemblée, réunie en 1962 au monastère bénédictin de Belloc, en France, l'ETA se définira aussi comme un mouvement « révolutionnaire », à forte composante « sociale ». La première des innombrables évolutions, puis scissions, à chaque fois plus dures, de l'ETA était consommée. La balance entre la composante nationaliste et celle, socialiste, qui mènera un moment l'ETA au pur marxisme, entraînant, en avril 1967, la démission d'un groupe d'« historiques » comme Txillardegi, était déjà sensible, et l'usage des armes un fait acquis. Le premier attentat a lieu en 1959. Le premier assassinat, celui d'un policier, très « dur » de réputation, Meliton Manzanas, n'intervint qu'à l'été 1968, deux mois après la mort du premier etarra, Txabi Etxebarrieta, abattu à bout portant par la Guardia Civil. Après lui, il y aura encore 768 victimes, dont le plus fameux, l'amiral franquiste Carrero Blanco, dont la voiture a sauté en 1973, et le plus déterminant, sans doute, le jeune conseiller municipal Miguel Angel Blanco, enlevé et assassiné en juillet 1997. Sa mort jeta des millions de gens indignés dans les rues, y compris au Pays basque.

Quarante ans avaient passé depuis la réunion des jeunes nationalistes idéalistes qui voulaient rendre bonheur et dignité au peuple basque. Et ce peuple qui, il y a trente ans, avait été ému au procès des militants basques de Burgos, criait cette fois : « ETA, basta ya ! » (Ça suffit !). Un an après, l'ETA décidait une trêve illimitée : la fin de l'histoire ?

MARIE-CLAUDE DECAMPS

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: