Introducción a Vassili Grossman

April 11, 2006

Le Monde comenta la obra de Vassili Grossman con el entusiasmo que corresponde.
De este modo:


Le Monde (www.lemonde.fr)

L'archipel de Vassili Grossman

Article paru dans l'édition du 07.04.06

Une grande partie de l'oeuvre de l'auteur de « Vie et destin » est publiée dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont. L'occasion de lire ou de relire l'un des plus grands écrivains du XXe siècle.

Relire Vassili Grossman, un quart de siècle après la révélation au monde de Vie et destin, c'est revivre un des plus lumineux miracles littéraires du XXe siècle. En fait, deux miracles : la naissance d'un roman ample comme Guerre et paix, traversé d'éclairs comme Les Démons, débordant d'humanité comme les récits de Tchekhov, et le sauvetage d'un texte condamné à mort par le pouvoir soviétique et ses sbires littéraires. Brouillons et copies tous confisqués, l'oeuvre devait disparaître.
Elle ne disparut pas : l'académicien Sakharov d'abord, puis l'écrivain Voïnovitch en avaient fait chacun secrètement un microfilm. L'un se perdit, l'autre parvint à Efim Etkind, qui, avec l'éditeur Vladimir Dimitrijevic, devint le sauveur du texte. Pour déchiffrer les mauvais microfilms, Etkind fit appel au philologue Simon Markish, fils du poète juif, assassiné pendant la publication même de Pour une juste cause. Ainsi Vie et destin parut en 1980, en russe et en français, huit ans après L'Arch ipel du Goulag, alors que sa conception précède celle du monument de Soljenitsyne. Aujourd'hui, les « trous » ont été corrigés grâce au manuscrit miraculeusement retrouvé en 1988, et il reparaît dans les Œuvres publiées par les soins de Tzvetan Todorov. On y a joint Tout passe, qui est à Vie et destin ce que la « Confession » de Stavroguine est aux Démons : le réacteur nucléaire. Y sont joints également d'admirables récits, plusieurs inédits, comme Maman, sur le destin de la fille adoptive du bourreau tchékiste Ejov, liquidé en 1937, ou La Route, charmant apologue sur un mulet italien qui se retrouve en terre russe, survivant à la pluie de feu, apparié à un cheval russe dont l'odeur le réconcilie avec la vie (Tolstoï, le modèle de Grossman, a, le premier, admirablement fait parler un cheval).
En revanche, on n'y retrouve pas Pour une juste cause, souvent présenté comme une oeuvre ressortissant au « réalisme socialiste », ni aucune des oeuvres antérieures à 1953. En réalité, la « dilogie »
Pour une juste cause/ Vie et destin est une seule oeuvre, forgée par le même observateur de l'immense cohorte des humains, le même explorateur de la bonté humaine. Mais entre les deux parties un miracle eut lieu : le poète et apôtre de la bonté Grossman a mué comme un serpent. Etait-ce de soi-même que Grossman écrivait au milieu d'une scène de guerre où les soldats en plein déluge de feu regardent un serpent qui mue : « Il était difficile de sortir de cet étui, dur, mort. » Grossman sortit de l'étui, sans aucune aide, isolé qu'il était par la cabale contre lui, et aussi son étrange « intouchabilité » (comme Pasternak).
ABLATIONS DE LA LIBERTÉ
Le monde de Grossman est resté marqué par Stalingrad (c'était le premier titre de la dilogie) : il y a passé les mois les plus terribles, ses collègues correspondants de guerre repartaient écrire à l'arrière, lui restait dans l'ascèse du feu, accompagné de la mort comme d'un turban de mouches. « La puissance du malheur était immense », écrit-il dans Pour une juste cause. Vision unanimiste du chaudron humain, la dilogie raconte le malheur, et dit le bonheur : dans Vie et destin, l'îlot de la « Maison 6 bis » galvanise une poignée d'hommes, et le soldat Serioja et la « radio » Katia s'aiment, Daphnis et Chloé dans un champ de feu.
La « mue » dura dix ans, conduisit Grossman à une condamnation égale de l'hitlérisme et du communisme comme deux ablations de la liberté innée de l'homme. Par quelle incroyable naïveté Grossman osa-t-il proposer son oeuvre au pouvoir soviétique ? Le 22 juillet 1962, l'idéologue en chef du parti, Souslov, le convoqua pour lui dire que Vie et destin était plus dangereux que Le Docteur Jivago (paru quatre ans avant) et lui reprocher d'avoir sombré dans le mysticisme, comme Gogol. Rentré chez lui, Grossman nota toute la conversation et se claustra plus que jamais.
Que s'était-il passé entre 1952 et 1962 ? Une rencontre sur le chemin de Damas ? Non. La découverte que l'Etat internationaliste était antisémite et chauvin ? Grossman, auteur avec Ehrenbourg du Livre noir, le savait depuis l'interdiction de publier ce livre où il avait mis tout son refus de l'inhumain. Seulement Grossman n'est pas Gorenstein, l'auteur dévastateur de Psaume, pour qui le génocide juif est tout. La découverte du goulag ? Même dans Pour une juste cause, on trouve d'incroyables allusions à ce « sous-sol » du paradis communiste. Dans la « mue » de Grossman, il y a ces trois étapes, il y a les « loups-hommes » envahissant le terrier humain, il y a les Judas se multipliant, il y a le national-socialisme relayant le socialisme tout court. Comme un bloc de granit dans le fleuve d'Héraclite, le mal ne bouge pas, et pourtant la bonté croît, comme le grain de moutarde. Guerre et paix, le modèle de la dilogie, inonde le monde de bonheur, malgré la mort, malgré l'amputation des blessés, malgré les trahisons. Chez Grossman, le bonheur n'est pas moins fondamental.
Il était proche d'Andreï Platonov, alors confiné dans le non-être littéraire. Le bonheur, chez Platonov, est comme les atomes dans le vide cosmique, rare, mais hallucinant. Platonov et Grossman avaient un même don de sympathie avec tout l'humain. Leur ami le poète Semione Lipkine les écoutait, sur un banc de Moscou, imaginant une vie à tel ou tel passant. Comme Tchekhov, ils contenaient des milliers de destins humains. Tchekhov apôtre de la liberté dans une pâte russe qui ne lève qu'au levain de l'égalité. On rencontre chez Grossman plus d'hommes que dans la vie, on y vit des moments impossibles à vivre : l'entrée dans les douches d'Auschwitz de la doctoresse Levinton avec le petit David, qu'elle a adopté pour ces ultimes minutes, « La dernière lettre » de la mère de Strum, juste avant d'être poussée du ghetto vers la fosse commune par un des Einsatzgruppen, les paysans dépouillés du dernier grain par des escouades de jeunes enthousiastes staliniens (maoïstes, pol-potiens…) et rampant vers les villes, dans Tout passe. « Mon Dieu ! combien de temps l'homme devra-t-il implorer le mouton pour qu'il lui pardonne ! », dit Grossman dans La paix soit avec vous.
L'étonnant n'est pas tant que Grossman ait conclu à la parenté des deux totalitarismes sans connaître Les Origines du totalitarisme d'Hannah Arendt (1951) et sans avoir été « captif de Hitler puis de Staline », comme Margarete Buber-Neumann ; non, le plus étonnant, c'est le frôlement du divin par un athée, la construction d'un monde de bonté par la restauration de ce qu'on appelait autrefois la « loi naturelle ». Pour Grossman, elle n'est pas abolie ; en le lisant, on a honte de notre pensée si souvent antihumaniste.
Un récit de 1955, La Madone Sixtine, livre une clé pour l'oeuvre : le tableau de Raphaël, tant aimé par Dostoïevski, fut exposé à Moscou avant d'être restitué à Dresde. Staline inspecte le tableau en caressant ses moustaches. Grossman à son tour s'approche du tableau et voit la jeune Madone au regard si triste, l'enfant si grave, il aperçoit « la force d'esprit qui se matérialise », une énergie qui se fait chair et qui inverse la découverte d'Einstein, il voit Treblinka, Kolyma, toute son oeuvre future.
Georges Nivat

[ .. ]

Una temporada en el infierno. Un milagro literario del siglo XX 

One Response to “Introducción a Vassili Grossman”


  1. […] Cuando se publicó la primera edición (francesa) de Vie et destin de Vassili Grossman (¿1980-1-2-3?) conseguí publicar un artículo diciendo que se trataba de una obra monumental, indisociable de la conciencia europea contemporánea. Condescendiente, C* me dijo: “Quiño, politizas mucho la cosa”. Han pasado ¿cuántos años? Le Monde (www.lemonde.fr) estima que ese libro de Grossman es “uno de los milagros literarios del siglo XX”, situado en algún lugar entre Guerra y paz de Tolstoi y Los demonios de Dostoievski. [ .. ] Sospecho que hoy me sería imposible publicar ese tipo de artículos: hablar de un libro recién editado, sobre el que no existe un dossier de prensa, recién salido de un Infierno que todavía contaba con infinitos acólitos, por aquellos años, no tan lejanos, es un tipo de milagro que solo es posible buscar en las más insondables aguas proscritas de la blogosfera. […]


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